LA REDOUTABLE MEMOIRE DU CORPS

Selon Paul BOURCIER, la danse académique est la fille légitime de Louis XIV. Royale et supérieure elle est en pleine contrôle d'elle-même (en pleine possession des ses émotions). Basée sur une position la plus verticale possible de la colonne vertébrale, ce langage du corps est libre de toutes tensions et efforts musculaires inutiles. Nous pouvons dire qu'un corps ainsi aligné est dans un état de parfait équilibre et, que cela crée une certaine absence des émotions. Un tel détachement émotionnel est d'ailleurs bien utile dans l'apprentissage d'une technique corporelle qui nécessite la répétition des gestes jusqu'à ce qu'ils deviennent des réactions automatiques et que, une fois mémorisés dans le cerebellum nous permettent d'accomplir des merveilles comme des triples "salto" suivit d'un équilibre sur une jambe ou, avec un peu d'entraînement, mettre à terre un agresseur par des prises de Kung-Fu, ou encore danser le Lac de Cygnes en pensant aux prochaines vacances… La difficulté de répéter, de réussir le geste parfait à chaque fois est bien connue. Les mouvements devenus automatiques dans leurs formes sont influences par la fatigue, mais aussi par notre état mental et émotionnel, et notre capacité à percevoir ou à ne pas percevoir ce qui se passe dans le corps pendant l'apprentissage ainsi que pendant l'exécution.   

Si personne ne doute que la mémorisation des mouvements soit plus facile à apprendre, et à maîtriser sans un fond "sonore" d'émotions, le propos de fierté que l'enseignement de la danse académique a eu tendance à ajouter à l'état naturel d'une position de supériorité amène un élément de dureté, suivi par une tendance pour le dos à se figer et à nuire à l'expression artistique. Ce propos de fierté est aussi néfaste et redoutable pour la mémoire musculaire du corps que la demande excessive de l'en dehors des pieds qui crée un alignement des segments corporels mal adapté à la danse, même académique… Mais, bien avant que la pratique de la danse forge sa mémoire dans le corps et l'esprit, il y existe déjà une mémoire qui est le fruit de notre vécu. C'est sur ce vécu que se construit toutes les techniques corporelles. Nous dansons comme nous marchons ("Life makes shapes", écrit Stanley KELEMAN) et la façade "royale" des dos bien érigés cache souvent des traces de traumatismes, qui selon Alice MILLER (docteur en philosophie, psychologie et sociologie, ainsi que psychothérapeute) sont plutôt la norme que l'exception dans notre société. Elle a cherché à prouver l'importance des évènements traumatisants qui se produisent dans la petite enfance. Danis BOIS (kinésithérapeute et ostéopathe de formation, précurseur de la fasciathérapie-pulsologie MDB) de son côté écrit : Les fascia se souvient… Quand un fixité apparaît dans un endroit donné, la répartition des fascias organisent une "chaîne de solidarité" dans tout le corps. Par des phénomènes de compensation à distance, le problème premier peut devenir muet ; une douleur est ainsi souvent une projection de tensions. Un événement traumatisant s'inscrit dans le cerveau et dans le corps, et c'est dans le corps, par le corps qu'il se manifestera. Le nombre surprenant des jeunes enfants étonnement raids et le constat d'une rigidité de la colonne vertébrale au niveau dorsal chez les danseurs classiques professionnels, me font poser deux questions.

1) Est-ce que les petits enfants qui ont appris à refoulés leurs émotions sont attirés par la rigueur et la soumission qui souvent règnent dans les cours de danse classique ?


2) Est-ce que les dos raides que j'ai constaté chez les danseurs classiques sont dûs uniquement à  l'entraînement ?

Un corps libre de s'exprimer est l'outil de travail d'un danseur et la responsabilité des enseignants et professeurs de danse de "modeler" ce corps me parait énorme. Comment transmettre la technique de la danse académique, de s'approcher de sa verticalité et de la position en dehors des jambes est une question assez importante en soi même, faut-t-il en rajouter en s'interrogant : Faut-t-il apprendre à reconnaître la mémoire qui s'est installée dans toutes les couches et épaisseurs du corps, notamment dans les fascia mais aussi dans la musculature profonde où, précisément la technique corporelle et l'expression artistique trouvent leur source ? Si nous pouvons exiger le respect de l'alignement naturel du corps, nous ne pouvons pas exiger qu'un professeur de danse sache libérer un corps qui souffre de traumatismes, ce n'est pas son rôle. Peut-on exiger qu'il propose des solutions thérapeutiques quand cela s'avère nécessaire ? Faut-il en rajouter encore en se questionnant sur le constat d'Alice MILLER que nos propres souffrances seront inconsciemment répercutées sur la génération suivante ? Est-que les professeurs qui ont subit les : "Tu ne travailles pas assez", "Tu es nul…", "Cela doit faire mal", "Tu mange trop de gâteau" et pire… pendant leur apprentissage, ne devraient-t-ils pas passer par une psychanalyse ? Derrière chaque enseignant se trouve un être humain et ces remarques dites avec sérénité ou un sourire ne changeront rien à leur contenu et génèreront forcément des émotions négatives chez l'enfant, et par la suite des tensions dans son corps.

Si l'entraînement de la danse académique commençait par apprendre aux élèves à prendre conscience de leur corps, de sentir les mouvements au lieu de scruter le résultat dans le miroir ou copier quelqu'un (tous nos efforts de copier les pirouettes de Peter Schaufuss ou la jambe en l'air de Sylvie Guillem restera au mieux une mauvaise copie, au pire une mauvaise habitude) l'inconfort et les douleurs auxquels de nombreux danseurs aujourd'hui s'habituent ne seraient plus acceptés. De reconnaître l'importance de la perception (proprioception) me paraît fondamentale. Selon Antonio DAMASIO (neurologue et professeur des universités) la perception a un statut privilégié, selon lui elle prime sur la raison : I see feelings as having a truly privileged status. They are represented at many neural levels, including the neocortical, where they are the neuroanatomical and neurophysiological equals of whatever is appreciated by other sensory channels. But because of their inextricable ties to the body, they come first in development and retain a primacy that subtly pervades our mental life. Because the brain is the body's captive audience, feelings are winners among equals. And since what comes first constitutes a frame of reference for what comes after, feelings have a say on how the rest of the brain and cognition go about their business. Their influence is immense. D'apprendre à danser Le Lac des Cygnes tout en écoutant et en respectant la logique du corps sera un grand jeté dans la bonne direction.