LE ROLE DES MUSCLES PROFONDS DANS LE JEU DE L'ACTEUR ET DANS LA TECHNIQUE DE LA DANSE

LE MASQUE NEUTRE COMME OUTIL D'ENSEIGNEMENT

 

"Faire des sentiments conscients et de l'état du Moi lui-même la conséquence d'états bien définis du corps."
Antonio Damasio

 

Le jeu physique de l’acteur est subtil comparé à l'amplitude possible de l’expression corporelle d’un danseur, mais la maîtrise de la technique réside chez l’un comme chez l’autre dans l’utilisation de la musculature profonde, c'est-à-dire, la musculature antigravitaire. Le comédien ainsi que le danseur dépendent de l’efficacité et du libre fonctionnement de la musculature profonde pour exprimer et communiquer des émotions et sentiments au public. Le double rôle des muscles profonds chez les danseurs comme support technique et émotionnel est passionnant. Nous pouvons donc dire que les émotions et les sentiments se servent de nos muscles pour s’exprimer, pour nouer une relation entre le corps et le cerveau et que la perception du langage corporel est aussi importante que celui du langage parlé. Nous sentons facilement lorsque quelqu’un ment, a l’air heureux, est fatigué, malade, malin…

L’idée cartésienne que le corps est séparé de l’esprit à pris du plomb dans l’aile, mais malgré cela les signaux que nous envoyons, inconsciemment à notre entourage ou au public, même s’ils sont analysés et jugés de façon instantanée, sont souvent laissés dans le domaine de l’inconscience chez  les comédiens/interprètes. 

Nos postures corporelles, quotidiennes, provoquent souvent des tensions qui se manifestent au niveau de la musculature superficielle. Ces tensions formant notre personnalité et notre façon particulière de nous tenir et de nous mouvoir sont facilement reconnaissables et elles peuvent devenir un obstacle au jeu de l’acteur.

Engoncé dans sa propre "carcasse", l’interprète risque de transmettre des signaux qui ne sont pas forcément appropriés au personnage joué. D'importantes contractures musculaires peuvent aller jusqu’à empêcher l’expression de certaines émotions. Le travail corporel acharné des danseurs dans leurs efforts pour atteindre une certaine esthétique, peut lui aussi être responsable d'importants obstacles à l'expression réelle souhaitée.

Pour donner à notre corps la faculté de penser, de sentir, de mémoriser, pour parcourir ses circuits d’énergie, mettre en valeur ses couleurs et ses tensions, tout son énorme potentiel expressif, nous devons nous "déshabiller" de nos muscles superficiels. Directement liée au système nerveux, la moindre pensée, émotion, se manifeste dans les couches profondes de notre être et comme les cercles de minuscules vagues formés par une pierre jetée dans l’eau, nos pensées et nos émotions remontent à la surface. L’attitude impressionnante des militaires au garde-à vous est due à un travail considérable de contraction musculaire constant pour ne pas laisser passer les minuscules vagues d’émotions et pensées qu’ils doivent malgré tout, avoir dans leurs postures immobiles.

La danse classique dans sa rigueur crée souvent des corps qui sont tout aussi " habillés " que ceux des militaires, même nus, tandis que les corps inconscients des étudiants en théâtre souvent se tordent sous l’influence d’une vie studieuse avec des scolioses et autres déformations dues à de mauvaises postures. Le travail de mise à nu (laisser les nerfs effleurer la peau), si important et si difficile, et pourtant si nécessaire pour laisser l'espace libre aux muscles profonds d’exprimer nos émotions est un travail plutôt mécanique. C’est le contrôle du squelette et surtout de la colonne vertébrale, qui permet de donner les justes attitudes nécessaires à l’interprétation de personnages. La prise de conscience de la musculature profonde et de la respiration, nécessaire dans les techniques de la danse ainsi que dans les techniques de la voix devrait être à la base de tout apprentissage théâtral.

Un comédien doit donner la même importance au texte parlé qu’à l’expression corporelle, ainsi qu’un danseur doit donner de l’importance à la qualité et l’expressivité de ses mouvements dans le service de son art. De comprendre, d’écouter, d’apprendre à écouter et utiliser notre outil principal, le corps, les muscles, nos émotions et nos sentiments, tout cela me parait fondamental. Le comédien/interprète qui se sert de son corps de manière consciente ajoute à la crédibilité de son personnage. N’oublions pas que le corps et le système nerveux existaient bien avant le cerveau, et s’il s’est développer c’était pour servir le corps et non le contraire.

Des voix scientifiques s’élèvent aujourd’hui pour rendre au corps, notamment les muscles, leur faculté sensorielle, de percevoir… nos muscles sont notre véritable sixième sens.

Pour Jean Pierre et Régine Roll, chercheurs au Laboratoire de Neurobiologie Humaine à Marseille ; "dès les premiers jours de la vie, jusqu’à son terme, le cerveau se nourrit de l’activité sensorielle qu’il génère lui-même par ses commandes, et dont il mémorise les effets". Par activité sensorielle, ils entendent celle des cinq sens, mais aussi celle d’un sixième, le sens musculaire. Les muscles, en effet munis de très nombreux capteurs, " assurent une véritable vie intérieure, source même de la connaissance du corps ". Les deux scientifiques affirment encore que "le fondement de toute connaissance ne peut que résulter d’une appropriation active de l’environnement par les différents organes de sens, rendus mobiles par les déformations et déplacements du corps".

 Corps et esprit seraient donc interdépendants, comme le suggérait déjà Antonio Damasio, dans son livre intitulé "L’erreur de Descartes", selon le professeur de neurologie de renommée internationale, tout ce qui est contenu dans l’esprit provient de modification du corps. Et il soutient que le fonctionnement de la plupart de nos organes, notamment de ceux qui constituent notre système moteur, porterait l’empreinte directe de nos émotions. Donc, pas de corps sain sans esprit sain. Et vice versa. (Christine Delmar, Alternative Santé, ° 326, page 28)

Les choses se compliquent quand l’identité unique de chaque interprète doit être intégrée dans des attitudes physiques, formes de pensée et de comportement, afin de rendre authentique l’expression d’un personnage. La mémoire du corps par sa capacité à créer des attitudes, à trahir notre passé, montrer notre vie, notre vécu, est redoutable. La musculature profonde, liée à notre système nerveux et par-là même à notre personnalité, est difficilement altérable. Et pourtant l’interprète doit trouver une réponse à la "création  de quelqu’un d’autre" à travers sa propre image. C’est un travail d’écoute du langage du corps et de la perception de soi, trouver sa vérité, être vrai, mais vrai à quoi ? à qui ? vrai à soi-même ou au personnage que l’on doit interpréter ? 

La mémoire du corps est omniprésente, Christine Delmar dans Alternative Santé (° 326, page 20) écrit; "Depuis une vingtaine d’années, dans les milieux de thérapies corporelles, on parle de mémoire du corps. A la différence de mémoire intellectuelle, cette mémoire serait totalement indépendante de notre volonté. Nous ne pourrions pas agir (ou très peu) sur elle. Au contraire c’est elle qui dirigerait notre vie. N’est-ce pas là, la définition de l’inconscient ? La mémoire du corps serait ainsi celle du tout ressenti passé et oublié. C’est ce que pense Myriam Brousse, fondatrice de l’école de mémoire cellulaire ; "L’être humain possède deux ordinateurs : le mental, qui fonctionne avec la volonté, et la mémoire qui agit de manière autonome et se situe dans le corps".

Les acteurs et les danseurs ne doutent pas de l’importance de la mémoire du corps, et cela depuis bien plus de vingt ans. Les danseurs surtout, savent à quel point le corps sait mémoriser ce qu’il a appris par cœur, combien de fois les pas et la façon de les exécuter restent dans la mémoire de notre chair, de nos muscles quand la mémoire intellectuelle/mentale les a oubliés. Redoutable cette mémoire du corps, cette mémoire des pas dansés, des paroles, des textes appris par cœur qui deviennent automatiques par force de répétition, mais encore plus redoutable est la mémoire autonome du corps de laquelle parle Myriam Brousse. Superposée l’une sur l’autre la mémoire prénatale et génétique existante dans la vie cellulaire de chaque individu ne doit pas être confondue avec le vécu de notre recherche consciente d’une technique du corps ou d’une expérience théâtrale. Mais nous ne pouvons pas nier notre vécu, notre être profond dans la quête d’une fidélité aux personnages joués. Au contraire nous devons nous appuyer sur nos propres caractéristiques afin d’approfondir le personnage de scène. Trouver une clef dans la musculature profonde qui nous aide à interpréter les différentes façons de se tenir, de se mouvoir, de réagir, de changer entre les tragédies, les drames et les comédies, nuancer les pleurs et les rires d’un personnage à l’autre.

Les vêtements, les bijoux, les accessoires, le maquillage etc. nous aident à créer la façade, l’extérieur, mais sous les vêtements, pour ne pas dire sous la peau, Roméo, Hamlet, Prince Siegfried, Peter Pan, Oliver Twist, le méchant, le gentil, le voleur élégant comme Arsène Lupin ou le voleur pauvre… Juliette, Lady Capulet, Odette, Odile, Marie-Antoinette, la fille de l’autre côté de la rue, la secrétaire, la mendiante … intérieurement comme extérieurement ils sont différents. Il ne faut pas non plus oublier que notre propre façade nous limite quels que soient nos efforts pour maîtriser le métier. Je suis de race blanche, mince, brune, sans signes spécifiques… si ce n’est qu’a être une femme, je ferais donc un piètre Roméo et serais difficilement crédible dans une société où les codes sont différents et inconnus de moi.

Le métier d’un comédien ou d’un danseur exige de reproduire les même gestes et paroles avec le même langage du corps pour une même interprétation. Un acteur de cinéma n’a pas tout à fait la même approche, mais la plupart des comédiens doivent savoir jouer sur les planchers autant que devant la camera. C’est ici que nous rencontrons la mémoire répétitive. Cela nous ramène à l’entraînement de l’acteur/comédien/interprète.

Quelles clefs choisir afin de réussir dans la tâche de jouer, reproduire la même " chose " à chaque fois ? Il existe plusieurs techniques et le devoir d’un professeur est de proposer la palette la plus complète possible pour que les étudiants puissent choisir ce qui leur convient le mieux. Chose facile à dire, plus difficile à faire. J’ai choisi de travailler avec le Masque Neutre comme outil de base pour mettre en valeur le corps. En ôtant les expressions faciales on oblige le corps à s’exprimer. Après la prise de conscience des muscles superficiels et leurs contraintes dans le maintien postural, je propose trois portes d’entrée à la compréhension des muscles profonds et leur rôle dans l’expressivité du corps :

  1. L’imaginaire, les émotions, le senti ou le ressenti.
  2. Un regard de l’extérieur sur soi même. 
  3. Contrôle de la musculature profonde.

Selon Stanley Keleman ; Emotional Anatomy, page 35 ; "Since muscle is connected to every layer of the brain and the spinal cord, conceptually, the brain and muscle could be viewed as one" ;  " le muscle étant connecté à chaque couche du cerveau et moelle épinière, donc conceptuellement, le cerveau et le muscle peuvent être vu comme ne faisant qu’un."

L’expérience professionnelle ainsi que les récentes découvertes et théories scientifiques montrent que la force de nos émotions et de nos sensations suffisent pour faire parler le corps, que le corps parfois s’exprime avant même que la pensée ait eu le temps de se former. La peur et l’amour créent des réactions corporelles qui ne sont pas forcément évidents à reproduire par la maîtrise de l’imaginaire uniquement, dans le cas de la peur qui est une réaction émotionnelle, primaire, enracinée dans le système nerveux de tous les êtres vivants, il faut un contrôle rarissime pour ne pas laisser le corps suivre ses propres impulsions, protocoles.

Même s’il faut s’appuyer sur ses propres sensations, il faut trouver une partie de vérité personnelle dans l’interprétation d’un rôle. Tous les comédiens ne puisent pas dans leur émotionnel pour jouer. Je trouve éprouvant de toujours puiser dans le système émotionnel du corps, demander au système nerveux de s’exciter sans cesse. Quand le rôle exige d’être fatigué, battu, exténué, de pleurer, de mourir 6 fois par semaine... la tache est lourde, surtout si on joue ce type de rôle tous les jours. Cette méthode manque de recul, les comédiens se battent bien en maîtrisant leurs gestes pour éviter contusions et autres blessures, ils font semblants d’avoir mal, d’être blessés, malades, de mourir… et là nous sommes sans aucun doute dans un jeu d’acteur, jeu d’interprétation.

Je me souviens d’une comédienne de mes amis qui me faisait pleurer par son rôle de personne malmenée par la vie et voulant comprendre son jeu, je lui demandais ce qu’elle ressentait lorsqu’elle jouait, sa réponse me stupéfia : "je ne sens rien du tout". Certes, c’est une technique beaucoup moins fatigante que d’être dans le réel des ses émotions et sensations ! Est-ce qu’elle utilisait le regard extérieur ? je ne sais pas, mais je sais que pour enlever des tics, signes de nervosité, contrôler ses mains, être conscient de ce que l’on fait avec ses pieds, observer sa respiration et son importance sur l’expressivité du corps, ce regard de l’extérieur est nécessaire, en tout cas dans une phase d’apprentissage. Il faut pouvoir s’observer parfois et pour cela le Masque Neutre est très utile.

C’est un masque qui ne demande rien, il est accessible a tous propos, le visage caché l’étudiant/comédien, sans le droit de parler, a le temps de penser, sentir et ressentir, d’observer son corps et ses réactions. Le Masque Neutre sert d’outil permettant de mettre le corps en valeur, chercher l’état neutre afin de donner une simplicité et justesse à nos propos. Et il n’est pas le seul observateur, le cours de Masque Neutre est autant un cours pour éveiller le regard sur les expressions corporelles des autres que le regard sur soi-même. Avec un regard de plus en plus lucide les avis de tous les participants dans le groupe sont une part importante de l’apprentissage.

L’ultime aboutissement est de faire sourire le masque, eh oui, cela arrive !

Dans mes efforts de mettre le corps et les paroles sur les mêmes rails, je propose aussi de prendre conscience de la musculature profonde afin de les utiliser consciemment. Savoir les contrôler pour faire semblant d’être pleine de bonheur, triste, de pleurer ou de rire, d’être vieux ou jeune, fier, arrogant, royal, lâche, traître, menteur, trouver les minimes différences entre la nervosité, le stress et l’angoisse et cela sans passer par l’émotionnel. Le senti et le ressenti nous parle à travers le corps, le comédien/interprète apprend vite a reconnaître les attitudes corporelles qui signifient nos différents états d’esprits. Si cette technique nous permet de travailler avec une moindre intensité émotionnelle il faut savoir que nous risquons de commencer à pleurer ou rire véritablement, car la trajectoire du système nerveux n’est pas à sens unique.

Le fait de volontairement, consciemment, contracter les muscles qui réagissent à nos émotions peut déclencher la réaction qui y est liée. Nous n’échapperons pas aux cercles formés par les vagues dans nos corps quand ils remontent à la surface.

En essayant de dissocier ces trois éléments nous nous rendons vite compte qu’ils sont difficilement séparables, même si chaque personne a tendance à préférer une technique plutôt qu'une autre. Le contrôle et la conscience du corps élargissent considérablement le champ d’expression d’un comédien/interprète. Ce regard supplémentaire approfondit le jeu de l’acteur et permet d’ouvrir la voie vers une conscience corporelle, voir même exprimer des conflits multiples qui peuvent se trouver dans un même personnage et clairement exprimé un sentiment d’insécurité à l’intérieur et une façade de sécurité à l’extérieur.

Le terrain potentiel de recherche qui peut constituer la compréhension du double rôle des muscles profonds des danseurs, comme support et contrôle de la technique dansée et du jeu de l’acteur, est vaste. D’unir le côté mécanique de la technique et le côté émotionnel de l’interprète, en commençant par libérer la colonne vertébrale et les trois blocs (tête, cage thoracique et basin) de la verticalité si recherchée en danse, notamment en danse classique, peut ouvrir la porte à une toute autre compréhension de la danse.

L’importance de nos pensées et de nos émotions dans l’apprentissage de la danse mérite aussi une étude.